Le Chat-perçant

Le Chat-perçant

vendredi 2 janvier 2009, par Léopold Coeur Enregistrer au format PDF


Alexandre était dépité ! Le rédacteur en chef de la revue Transparence qui, comme son nom ne l’indiquait pas, avait pour but de divertir un large public, et à laquelle il collaborait depuis de nombreuses années, boudait manifestement ses écrits !
« Trop conventionnel, mon cher ! Pas assez percutant ! Vous voulez nous conduire à la ruine ? Les lecteurs ne sont pas des enfants de chœur ; ils en ont marre des histoires à l’eau de rose ! Il leur faut de la provocation, de la violence et de l’hémoglobine ! Arrêtez vos petits contes moralisateurs qui ennuient tout le monde ! Prenez le large, du mouvement, de la tension, du drame ; et si vous tenez vraiment à ce que la morale soit sauve, attendez la dernière ligne pour l’avouer ! »

Assis à son bureau, le journaliste ne savait plus quoi écrire ! Changer de style ? C’était plus facile à dire qu’à faire quand on avait comme lui plus de trente ans de métier !
Il en était là dans ses sombres pensées, lorsque Sacha, son chat persan, bondit sur la table ainsi qu’il en était accoutumé et vint gentiment se frotter à lui pour lui demander sa caresse habituelle. « Ah non ! C’est fini ! La douceur ne paie pas son homme ! Crois-moi, Sacha, si tu veux que j’aie encore de quoi t’acheter tes boîtes de pâté préférées, il faudra que nous fassions un effort pour devenir méchants et écrire des histoires féroces ! Allons, dégage ! »
D’un geste brusque, Alexandre expédia son chat dans un vol plané magistral sur la moquette. En digne félin, Sacha se reçut sans trop de mal et s’en fut, non sans avoir regardé avec indignation son brutal maître et poussé un miaulement réprobateur !

Le lendemain, de force plutôt que de gré, Alexandre était passé à l’action ! Trempant sa plume dans l’acide – façon de parler puisque l’ordinateur était devenu son outil de travail – il entreprit d’écrire la plus méchante histoire que son cerveau fut capable de concevoir ; et il s’en effraya lui-même !
Une enquête policière impitoyable et tordue sur un crime horrible ne laissant aucun espoir de trouver le coupable, tant les intervenants de tout bord étaient eux-mêmes corrompus ! Bref, une histoire haletante et sordide qui vous laissait un arrière-goût de répugnance et de désolation !

Il relisait son travail avec l’enthousiasme du forçat, lorsque Sacha, apparemment sans rancune, sauta d’un seul élan sur le bureau, face à lui, s’assit immobile comme une statue, et frondeur, le regarda droit dans les yeux, ses prunelles d’émeraude écarquillées, la gueule ouverte, crocs en avant, dans une expression de redoutable voracité !

JPEG - 325.4 ko

Alexandre n’avait jamais vu son persan prendre une telle attitude ! Il avait l’impression d’être dévoré du regard, comme si le chat, pénétrant sa pensée, se délectait des abominations qu’elle contenait ! Pas une demande de caresse, pas un ronronnement de sympathie, rien à part la posture hiératique et presque menaçante !
Le jeu dura quelque temps, puis Sacha s’en fut vaquer à ses occupations coutumières et ne revint qu’à l’heure du dîner où il manifesta le même détachement.

Célibataire endurci, perclus de manies et ne supportant pas le moindre écart dans son existence préréglée, Alexandre le conteur n’était plus du tout heureux ! Déjà que son tyrannique rédacteur en chef le poussait dans la fange littéraire ; si en plus son aimable et magnifique chat qu’il aimait beaucoup – même s’il reconnaissait qu’il s’était montré odieux en le chassant – se mettait de la partie en le fixant obstinément de son air féroce, la vie devenait tout simplement impossible !

Car c’était bien de cela qu’il s’agissait ! Plus Alexandre écrivait des choses horribles, au point d’y prendre goût (il le reconnut fort confus) ; et plus Sacha, qu’il appelait désormais son " chat-perçant " recommençait son manège et se régalait des crimes qui lui hantaient le cerveau !
Cela devenait grotesque et insupportable, et durait chaque fois plus longtemps. Le pire était que notre apprenti scribouilleur de ténèbres n’osait même plus écarter son chat, même avec la plus grande douceur. Celui-ci le regardait alors avec tant de puissante animosité qu’Alexandre ne se risquait plus à l’affronter et préférait le laisser agir à sa guise, de crainte que l’animal ne se transforme définitivement en furie fauve et ne lui saute à la figure, toutes griffes dehors !

Il fallait pourtant trouver une issue, mais laquelle ?
Pas question d’appeler au secours !
Les voisins en feraient des gorges chaudes pendant des semaines et cela aurait le plus mauvais effet sur son dictatorial patron ; lequel, bien entendu, serait rapidement mis au courant !
Il eut soudain un trait de génie et s’employa à le mettre en œuvre illico. Lorsque, pour la énième fois, Sacha joua au prédateur d’atrocités, Alexandre lui opposa brusquement un miroir, de façon à ce que le chat-perçant reçoive sans avertissement la vision retournée de ses pupilles avides d’horreurs !
L’effet fut immédiat ! Dans un hurlement tragique, Sacha bondit à terre et disparut à jamais de la vue de son maître !

***


« Quel dommage, c’est un superbe chat persan ! »
« Oui, mais sa cécité le condamne à vivre dans un refuge, à moins qu’une âme compatissante l’aime assez pour supporter son handicap !
 »Le chat dont il était question tourna ses yeux éteints en direction des voix qu’il entendait et émit un miaulement plaintif.
« Qui sait ? Ce n’est pas exclu. »

***


Dans un autre coin de la ville, Alexandre sable le champagne avec son rédacteur en chef, intarissable en éloges sur l’extraordinaire succès de ses "Nouvelles acides" qu’en plein essor, la revue qu’il dirige, publie régulièrement.
« Vous voyez que cela n’était pas si difficile ! »
« Non, effectivement. »
« Vous n’avez aucun regret ? »
« Un regret ? Peut-être ? Je ne sais plus ! »
Alexandre regarda longtemps par la fenêtre le ciel vide, d’un air absent et morne ...



Ce texte est publié sous la seule responsabilité de son auteur.
Reproduction interdite sauf avec l'autorisation écrite de son auteur.
Tous droits réservés.




1 réaction(s) sur ce texte


  • Le Chat-perçant 12 janvier 2009 23:33, par zede
    Derrière les contes à l’eau de rose ,ce qui se cache bien souvent n’est rien d’autre que l’horreur dans toute sa splendeur. Votre nouvelle lève le voile sur cette réalité.Bravo.

    Répondre à ce message